L’arrivée de nouveaux entrants chinois comme O.C.E. ou Miniso sur le marché de la décoration n’est pas la seule évolution du secteur. Les acteurs historiques transforment eux aussi leur modèle, et IKEA en est l’exemple le plus documenté : au-delà des nouveaux formats de magasins, c’est toute la chaîne d’approvisionnement qui a dû être repensée pour suivre, par briques successives plutôt que d’un seul coup.
Un maillage de magasins plus dense, plus petit
Après Limoges (mai 2026), IKEA a ouvert son deuxième magasin Compact début juillet 2026 à Ruaudin, près du Mans : 1 700 m², 1 500 références disponibles à emporter le jour même, et l’accès au catalogue complet via commande, livraison à domicile ou retrait en magasin. Dix nouveaux magasins de ce format sont prévus d’ici 2030 (35 millions d’euros investis), avec 25 villes moyennes identifiées comme cibles. Ces ouvertures sont pilotées par Ingka Group, le principal franchisé d’IKEA dans le monde (environ 90 % des ventes de l’enseigne), sur une logique d’investissement de long terme du groupe, y compris sur des infrastructures logistiques lourdes.
Un réseau logistique repensé en parallèle
Cette multiplication de petits formats ne fonctionne que parce qu’un réseau de distribution est rebâti en parallèle. Dès 2022, Ingka Group a annoncé 3 milliards d’euros pour transformer une partie de ses magasins historiques en centres de distribution mixtes, capables de traiter aussi bien les commandes en ligne que l’approvisionnement de points de vente plus petits. En France, le sixième Centre de Distribution Client, inauguré à Toulouse en 2024, dessert aussi Bordeaux et Montpellier et a fait passer le délai de livraison de cinq à deux jours ; le réseau s’appuie sur trois plateformes principales (Lyon, Châtres, Gennevilliers), et sera complété fin 2026 par un nouveau site à Limay, actuellement en construction.
Mécanisation des entrepôts
La mécanisation avance également par étapes. En Pologne, deux générations de robots mobiles se sont succédé sur des sites différents : des robots MiR pour le transport de palettes, déployés à partir de janvier 2022, puis 46 robots Locus Robotics dédiés à la préparation de commandes e-commerce, documentés en février 2023 sur un entrepôt de 16 000 m² visant un million de commandes la première année – avec, à la clé, +225 % d’efficacité en préparation et +175 % en emballage, la moitié des commandes étant désormais entièrement automatisées.
Prévision de la demande et gestion des stocks
Côté planification, IKEA a déployé un outil interne de prévision, Demand Sensing, pour piloter les besoins de plus de 450 magasins dans 54 marchés. Contrairement à l’ancien système fondé sur l’historique des ventes, l’outil croise jusqu’à 200 sources de données par produit (météo, calendrier des fêtes, tendances locales) et a fait passer le taux de prévisions fiables de 92 % à près de 98 %, avec à la clé moins de rupture, moins de surstock et moins d’émissions liées au transport.
Livraison client : des volumes qui explosent
Les résultats FY25 d’IKEA France (novembre 2025) confirment l’ampleur du mouvement engagé depuis la pandémie : les ventes en ligne atteignent 28,9 % du chiffre d’affaires, contre 27 % un an plus tôt, après avoir déjà triplé en quatre ans. Pour absorber ces volumes, l’enseigne a cassé ses tarifs de livraison sur certains produits (la livraison d’un matelas passe de 39 à 2 euros), ce qui pousse mécaniquement les volumes vers des circuits plus efficaces et plus massifiés.
Décarbonation de la logistique
Cette croissance des volumes s’accompagne d’une dimension RSE construite par ajouts successifs depuis 2021. Sur le dernier kilomètre, le circuit fluvial parisien (Gennevilliers-Bercy, lancé en décembre 2022) a déjà traité 170 000 livraisons et évité 18 000 camions, pour un objectif à terme de 455 commandes par jour ; plus de la moitié des livraisons françaises sont désormais réalisées en véhicule électrique, avec une cible de 90 % de livraisons décarbonées d’ici 2028. En amont, la flotte longue distance suit la même trajectoire : une trentaine de fourgonnettes électriques ajoutées dès 2021, un objectif de flotte zéro émission d’ici 2040 sur les véhicules de plus de 7,5 tonnes annoncé en septembre 2022 via l’initiative EV100+ (plus de 2 000 bornes de recharge prévues sur 34 magasins et quatre centres de distribution), un test de camions électriques Volvo en Pologne, une liaison ferroviaire Metz-Valenton depuis juillet 2025 qui retire 24 camions de la route chaque jour, et un camion électrique pilote depuis septembre 2025 entre Saint-Quentin-Fallavier et Fos-sur-Mer. L’ensemble vise une réduction de 50 % des émissions de la logistique – qui pèse 16 % de l’empreinte carbone totale du groupe – d’ici 2030 par rapport à 2016.
Une même tendance, des logiques différentes
IKEA n’est pas seule à repenser son maillage. Leroy Merlin ferme deux grands magasins parisiens de 6 000 m² en 2026 pour ouvrir, la même année, des boutiques de projet de 100 à 250 m² dédiées à la cuisine ou à la salle de bains : sur rendez-vous, sans libre-service, avec conception 3D, devis et pose incluse, complétées par des lockers de retrait alimentés depuis des entrepôts de périphérie – avec un objectif de 20 boutiques d’ici 2030. E.Leclerc, de son côté, teste des supérettes de 100 m² et vise 600 points de vente de ce type d’ici 2030, dans une logique inverse : rapprocher l’alimentaire du client plutôt que de le faire venir en hypermarché, mais sur quel schéma logistique ?
Reste une question ouverte : ces trois logiques vont-elles converger vers un modèle unique de magasin de proximité omnicanal, ou le petit format recouvre-t-il en réalité des métiers – et des supply chains – de plus en plus différents selon les secteurs ? Et, plus largement, la difficulté à mesurer l’efficacité réelle de ces dispositifs logistiques nécessite une étude approfondie du business model de chaque enseigne, poste de coût par poste de coût, et la construction de véritables schémas directeurs logistiques. La proximité n’est pas un effet de mode mais un sujet de fond, à la mesure des transformations auxquelles les enseignes s’adaptent : nouveaux modes de consommation, internationalisation du commerce et enjeux climatiques